
À Val-de-Travers, on se tient sur le pas de la porte. Depuis des années, la part de logements vides du Vallon oscille autour de 1,5%, la barre qui sépare officiellement un marché simplement serré d’une véritable pénurie. Un coup on entre, un coup on ressort. Le Littoral et le Val-de-Ruz, eux, ont franchi le seuil il y a près de trente ans et n’en sont jamais ressortis. C’est dans ce paysage que le Conseil d’État relance sa politique du logement, avec un crédit de 24 millions de francs et quelques outils inédits. Reste à savoir quelles portes ils ouvriront chez nous.
Le rapport, adopté le 28 septembre et rendu public ce lundi, part d’un constat qui parlera à bien des ménages : à l’échelle du canton, le revenu médian n’a pratiquement pas bougé en quinze ans, alors que les loyers ont pris environ 30% en vingt ans. Le taux de vacance cantonal est tombé à 1,64% en 2026, tout près de la ligne rouge. Et dans le bassin d’emploi de Neuchâtel, plus d’un ménage sur deux ne trouve pas de logement correspondant à ses moyens ; pour les petits revenus, le loyer y engloutit souvent plus de la moitié du salaire.
Un pied sur le seuil, un pied dehors
Le Vallon n’en est pas là, et le rapport le dit sans détour : le Val-de-Travers ne connaît la pénurie que par moments, quand les Montagnes vivent une situation détendue. Mais les vallées ont un autre point faible : elles comptent moins de logements d’utilité publique que les régions urbaines, ce que le Conseil d’État attribue à la nature même du bâti. Moins d’immeubles locatifs, plus de fermes et de maisons de village, donc moins de prise pour les coopératives.
Or c’est précisément sur elles que repose la stratégie cantonale. Une coopérative d’habitation ne cherche pas de rendement : les loyers couvrent les coûts, tout surplus est réinvesti dans l’immeuble. Résultat, après quelques années, des loyers inférieurs de 15 à 20% au marché, selon le rapport.
24 millions pour huiler les gonds
La loi cantonale sur l’aide au logement, en vigueur depuis 2009, n’est pas jetée aux orties. Le précédent crédit de 18 millions, voté en 2018, est entièrement engagé. Le Conseil d’État demande donc 24 millions pour la période 2027 à 2034, versés pour l’essentiel sous forme de prêts remboursables sur 25 ans. Chaque franc d’aide publique en ferait circuler environ quatre dans l’économie locale.
L’objectif chiffré entre dans la loi : au moins 5% de logements d’utilité publique dans le parc cantonal, soit quelque 5’000 logements. On en est aujourd’hui à 3,09%, contre 2,88% en 2018. Le chemin reste long quand on sait que le canton de Vaud tourne autour de 8% et Zurich autour de 25%. La lutte contre la pénurie et le développement des coopératives et fondations deviennent, eux aussi, des buts inscrits noir sur blanc.
Des clés déjà remises à Couvet
Le Vallon n’a pas attendu ce rapport pour pousser la porte. À Couvet, la coopérative Arc-en-Ciel a construit la résidence des Fleurs du Van : 25 appartements avec encadrement à prix coûtant pour les bénéficiaires de rentes AVS et AI, première pierre posée en 2019, labellisés en 2021. Le canton y a contribué par un prêt de 1,08 million de francs remboursable sur 25 ans, complété par des parts sociales et un cautionnement. Toujours à Couvet, le Home Dubied s’est vu soutenu à hauteur de 280’000 francs pour ajouter un étage de cinq appartements du même type, en 2022.
La porte des grands appartements
Ces appartements pour seniors ne profitent pas qu’à leurs locataires. Chaque fois qu’un couple âgé quitte une grande maison ou un vaste logement familial pour un appartement adapté, une famille peut s’y installer. Le rapport estime que plus de 2’000 grands logements ont ainsi été remis sur le marché grâce aux appartements avec encadrement labellisés. En juillet 2026, le canton en comptait 911 ; il en faudrait environ 2’000 d’ici 2040.
Même logique pour une mesure nouvelle, et franchement originale : les coopératives qui s’engagent à gérer l’occupation de leurs logements (pas plus d’une pièce de plus que d’habitants, un 4 pièces pour trois personnes par exemple) pourront recevoir une subvention équivalant à deux points des droits de mutation, les fameux lods, lors d’un achat. Concrètement, quand les enfants quittent le nid, la coopérative propose aux parents un logement plus petit dès que possible. Si la condition n’est plus remplie, la subvention doit être remboursée. Les coopératives dont les statuts visent l’exploitation et non le rendement seront par ailleurs exemptées d’impôt foncier.
Une porte réservée dans les grands quartiers
Autre nouveauté, plus contraignante : dans les communes en pénurie depuis au moins cinq ans, les grands secteurs à bâtir (plus de 10’000 m² de surface chauffée) devront réserver au moins 25% de leur surface aux logements d’utilité publique. En échange, les projets certifiés « quartier durable » pourront construire 20% de plus. Cette règle vise d’abord les régions durablement en pénurie, Littoral et Val-de-Ruz en tête ; les communes restent libres d’aller plus loin.
Rouvrir les vieilles maisons du village
Pour un territoire comme le nôtre, la piste la plus prometteuse pourrait bien être ailleurs. Le canton rappelle que l’aide à la rénovation reste ouverte aux régions sans pénurie, et le programme RÉNO-NE, lancé en 2025, cible justement les bâtiments patrimoniaux gourmands en énergie au cœur des localités. Canton et commune prennent en charge jusqu’à 10’000 francs d’honoraires de spécialistes agréés pour aider les propriétaires à rénover sans dénaturer. Vous possédez une vieille bâtisse au centre de Môtiers ou de Fleurier ? C’est le genre de dossier que l’office cantonal du logement, renforcé d’un poste à temps partiel, entend accompagner, tout comme il veut épauler davantage les communes sur les droits de superficie et les plans d’aménagement.
Le dernier seuil, au Château
Il faudra encore passer la porte du Grand Conseil. Comme la dépense dépasse 7 millions, le projet devra réunir les trois cinquièmes des députés, et le décret sera soumis au référendum facultatif. La consultation menée ce printemps a été globalement favorable : 31 prises de position sur 75 entités consultées, dont certaines jugeaient le crédit trop modeste. Le Conseil d’État promet de revenir avec un bilan si l’enveloppe s’épuisait avant terme. Le rapport complet est consultable sur le site du canton.
Car au fond, Vallonnières et Vallonniers, le seuil qui compte vraiment n’est pas celui des statistiques. C’est celui que franchit un jeune de Couvet ou de Buttes le jour où il quitte la maison familiale, sans pour autant devoir quitter le Vallon.
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